« Le fonctionnaire amoureux », drôle et touchant
Comédie romantique·5 min de lecture
Il y a des romans qu’on ouvre en s’attendant à sourire poliment et qu’on referme avec une petite boule dans la gorge. Le fonctionnaire amoureux de Thierry des Ouches, paru le mois dernier aux éditions Daphnis et Chloé, fait partie de cette catégorie. Sur le papier, une comédie provinciale. En vrai, un livre sur l’écart entre la vie qu’on mène et celle qu’on avait imaginée.
Charlie mène une existence tranquille à Langres, en Haute-Marne, auprès de sa femme Charlène, aimante et attentionnée. Il est contrôleur à la SNCF, il connaît ses horaires par cœur, il a ses habitudes. Jusqu’au jour où il croise Juliette dans une boulangerie et croit reconnaître le grand amour. Problème : elle est la femme d’un banquier, et lui poinçonne des billets. Pour la séduire, le petit fonctionnaire va se transformer en stratège, un stratège sans limite.
Cette comédie repose-t-elle sur un seul personnage ?
Oui, tout repose sur Charlie, dont les stratagèmes pour séduire Juliette font rire, tout en révélant sa fuite de sa propre vie.
Tout repose sur Charlie, et Charlie est une réussite. Il n’est ni ridicule ni héroïque, il est entre les deux, comme la plupart des gens. Il élabore des plans dignes d’un film d’espionnage pour obtenir cinq minutes de conversation. Il note des détails, il se renseigne, il calcule des trajets. On rit beaucoup de ses combines, et on rit un peu moins quand on comprend l’énergie qu’il déploie pour ne pas regarder sa propre vie en face.
L’auteur joue sur la différence sociale avec une justesse qui m’a plu. Charlie n’est pas complexé par principe, il l’est parce que la société lui rappelle sans arrêt sa place. Le vocabulaire n’est pas le même, les vêtements non plus, les lieux fréquentés encore moins. Les scènes où il tente d’entrer dans le monde de Juliette sont drôles et cruelles à la fois, avec ce mélange que réussissent les bonnes comédies françaises.
Il y a aussi Charlène, et c’est elle qui m’a le plus émue. La femme qui aime bien, qui fait ce qu’il faut, et à côté de laquelle on passe parce qu’elle est là depuis toujours. Le roman aurait pu la réduire à un obstacle. Il lui donne au contraire des pages où elle existe pour elle-même, avec ses silences et sa lucidité. À la fin, c’est à elle que je pensais.
Cette province est-elle filmée plutôt qu’écrite ?
Oui, l’écriture est très visuelle, avec des scènes courtes et des plans larges, mais cela reste parfois en surface, au détriment de la psychologie.
Le décor compte énormément. Langres, la Haute-Marne, l’hiver qui ne finit pas, les rues où tout le monde se connaît et où une rumeur fait le tour de la ville en une matinée. L’écriture est très visuelle, presque cinématographique : des scènes courtes, des plans larges sur les rues vides, des gros plans sur des détails idiots qui trahissent les personnages. J’ai souvent eu l’impression de voir le livre plutôt que de le lire.
Cette qualité a son revers. Certains passages restent à la surface, comme si l’auteur préférait montrer plutôt qu’expliquer, y compris quand on aurait aimé entrer dans la tête de Charlie. Le rythme s’emballe dans le dernier tiers, les péripéties s’enchaînent, et la ville entière se retrouve embarquée dans cette affaire de cœur avec un côté vaudeville que j’ai trouvé un peu appuyé. Le livre était plus fort quand il restait petit.
Le ton, lui, ne varie jamais vraiment. On reste dans une tendresse ironique, jamais méchante, même quand les personnages font n’importe quoi. C’est une politesse que j’apprécie chez un auteur. On sent qu’il aime ses gens, y compris ceux qu’il fait passer pour des imbéciles pendant quinze pages.
Pourquoi je le conseille
Parce qu’il se lit en deux soirées et qu’il laisse quelque chose derrière lui. Parce qu’il parle de la France des gares de province et des boulangeries, celle qu’on croise peu dans les romans sentimentaux, souvent installés à Paris ou à Londres. Et parce qu’il pose une question qui me poursuit depuis que je l’ai refermé : à quel moment décide-t-on que sa vie est celle qu’on voulait ?
Je ne dirai rien de la fin, sauf qu’elle ne prend pas le chemin que j’avais prévu et qu’elle m’a paru honnête. Les comédies sentimentales qui refusent la solution facile méritent qu’on les signale.
À glisser dans un sac pour un trajet en train, ce qui serait tout de même le comble de l’élégance vu le métier du héros.
Référence du livre, publié chez Daphnis et Chloé en 2016, voir la notice de la Bibliothèque nationale de France.