« Soif de musique » ou le Mozart moderne
Culture·4 min de lecture
Cette semaine, retour sur un roman qui n’arrive en librairie que le 18 février, découvert en avance. Il s’appelle Soif de musique, il est signé Romel et publié chez Daphnis et Chloé. Le livre se prend sans attente précise et se laisse refermé avec l’envie de remettre le piano en marche.
Le pitch pose une question simple : comment devient-on pianiste concertiste multimillionnaire à vingt ans ? On suit Hector depuis l’enfance. Père chef d’orchestre, mère pianiste, professeurs excentriques, concours internationaux les plus redoutés. À chaque étape, il excelle et il surprend son entourage. Jusqu’au moment où il n’y a plus rien à conquérir.
Peut-on fabriquer un enfant prodige ?
Le roman montre qu’il est possible de fabriquer un enfant prodige à force d’exigences, mais la construction du prodige se paie d’un malaise psychologique accru.
La première partie place le lecteur dans un malaise manifestement recherché. On assiste à la fabrication d’un prodige, avec ce que ça suppose d’heures de clavier, de vacances annulées, d’amitiés impossibles à entretenir. Personne n’est brutal, personne ne hurle. C’est un dressage poli, mené par des adultes convaincus de bien faire.
Ce qui marque, c’est le rôle dominant du regard d’autrui. Hector est extraordinaire, donc on l’observe en permanence. À six ans déjà, il joue autant pour être admiré que pour la musique elle-même, et l’auteur montre très bien comment cette confusion s’installe sans que l’enfant puisse la repérer.
Les pages sur l’adolescence sont les plus fortes du roman. C’est l’âge où l’on devrait se construire contre ses parents, sauf qu’ici les parents sont aussi les professeurs, les agents et les juges. Se révolter reviendrait à saborder l’unique chose qui donne à Hector une valeur aux yeux du monde. Le piège est parfait.
Que reste-t-il quand tout est gagné ?
Une fois les prix et l’admiration acquis, le pianiste sombre dans un vide de sensations, envahi par mécanique et l’absence de projet intérieur.
C’est la vraie question du livre, et elle arrive à peu près à mi-parcours. Hector a les récompenses, l’argent, les salles pleines, l’admiration des siens. Et après ? Le roman s’attaque à un sujet qu’on traite rarement : l’épuisement du génie, ce moment où la virtuosité tourne à vide parce qu’elle n’a plus rien à démontrer.
Romel évite le piège de la descente aux enfers spectaculaire. Pas de sombrer dans les excès pour faire tragique. Ce qui arrive à Hector est plus insidieux : un désintérêt progressif, une mécanique impeccable et vide, un rapport à l’instrument qui devient une corvée administrative. Cette approche apparaît plus juste et plus douloureuse.
Il y a une scène de concert, vers la fin, où Hector joue parfaitement en pensant à tout autre chose. Le public se lève, il salue, il rentre chez lui. Cette page reste en travers de la gorge : elle ne fait aucun drame, elle montre la disparition pure et simple du plaisir. On peut la lire en pensant à n’importe quel métier, d’ailleurs.
La musique dans les mots
Écrire la musique est l’un des exercices les plus casse-gueule qui soit. Il faut faire entendre quelque chose avec un matériau qui ne produit aucun son, sans tomber dans le lyrisme creux ni dans le jargon de conservatoire. Romel s’en sort bien, en s’attachant surtout aux sensations physiques : la position des mains, la fatigue des avant-bras, le silence juste avant l’attaque, la peur qui monte dans les coulisses.
Il y a quelques passages plus techniques qui pourront rebuter les lecteurs qui n’ont jamais approché un clavier. Je vous rassure, on peut les traverser sans tout comprendre, l’émotion passe quand même. Trois ans de solfège remontent loin, tout est oublié, mais cela n’a rien bloqué dans la lecture.
Des réserves ? Le rythme, à quelques endroits. Certaines périodes survolent en quelques lignes, d’autres s’allongent, et un équilibre plus soutenu aurait été appréciable. Les personnages secondaires apparaissent novés, notamment la mère, dont le point de vue aurait mérité plus de profondeur experience.
Reste un roman de belle facture, qui parle d’adolescence, d’exigence et de ce que les adultes projettent sur les enfants doués. Si le sujet vous parle, notez la date du 18 février. Et si vous avez, comme moi, un instrument abandonné dans un coin, préparez-vous à le regarder différemment en refermant le livre.
Référence du livre, publié chez Daphnis et Chloé en 2016, voir la notice de la Bibliothèque nationale de France.